BRÉSIL - L’achèvement de la transition démocratique


BRÉSIL - L’achèvement de la transition démocratique
BRÉSIL - L’achèvement de la transition démocratique

Brésil

Terminée théoriquement en 1985, au début du mandat du président Sarney, la période de transition démocratique qui a affranchi les Brésiliens de la dictature militaire a touché véritablement à sa fin en octobre 1994, lorsque des élections générales – les premières de cette dimension réalisées sous l’égide de la Constitution démocratique de 1988 – ont amené 90 millions d’électeurs aux urnes. Fait assez exceptionnel – tranchant avec la pratique de scrutins décalés créée par les actes arbitraires du régime militaire et par les aléas du calendrier électoral –, les citoyens ont été appelés à choisir simultanément, dans un scrutin fixé au 3 octobre 1994, le président de la République, les gouverneurs des vingt-sept États et de Brasília, les députés à l’Assemblée des États et du District fédéral, ainsi que les députés et les sénateurs fédéraux de chaque État de la Fédération. Près de 36 000 candidats briguèrent 1 700 mandats dans tout le pays. Parallèlement, le Brésil clôt le cycle inflationniste de ces dernières années pour entrer dans un processus de libéralisation économique rendu difficile par l’ampleur des inégalités sociales et les remous de la crise financière mexicaine.

L’élection de Fernando Henrique Cardoso

L’élection à la présidence de la République, dès le premier tour, de Fernando Henrique Cardoso marque la fin de l’administration mise en place par le président Fernando Collor – démis par le Congrès en 1992 par la procédure de destitution (impeachment ) pour délit de forfaiture – et dirigée jusqu’à la fin de 1994 par Itamar Franco, vice-président devenu chef de l’État. Issu des cercles intellectuels de gauche de l’université de São Paulo, rompu à la lutte antidictatoriale, ancien professeur de sociologie à l’université de Nanterre et dans plusieurs universités américaines, fondateur du Parti social-démocrate brésilien (P.S.D.B.), Cardoso représente une coalition de centre gauche et de droite formée par le P.S.D.B., le Parti du front libéral (P.F.L.), auquel appartient le vice-président de la République, Marco Maciel, créature du régime militaire et vieux routier de la politique clientéliste dans le Nordeste, et le Parti travailliste brésilien (P.T.B.), petite formation dépendante des prébendes gouvernementales. Après l’élection et l’investiture du nouveau Congrès, Cardoso a obtenu en outre l’allégeance du Parti de la mobilisation démocratique brésilienne (P.M.D.B.), s’octroyant ainsi une base parlementaire à dominante centriste et conservatrice.

Due, pour l’essentiel, au succès du plan anti-inflation – le plan Real – que Cardoso avait mis en œuvre en 1994, alors qu’il occupait le poste de ministre de l’Économie et des Finances sous la présidence d’Itamar Franco, la réussite politique du nouveau chef de l’État reste encore tributaire, un an après le début de son mandat, du contrôle durable de l’inflation et de la continuité de la croissance économique. En effet, après la récession des années 1980, le pays retrouve des indices de croissance positifs. Le produit intérieur brut a augmenté de 4,2 p. 100 en 1993 et de 5,7 p. 100 en 1994. Pour 1995, le taux de croissance devrait atteindre 4,5 p. 100 après les mesures prises par le gouvernement pour restreindre – à la suite du syndrome mexicain – la consommation des classes moyennes et les importations excessives qui déséquilibrent la balance commerciale.

Le plan Real: les retombées économiques et électorales

Préparé par l’équipe de Fernando Henrique Cardoso, le plan Real s’inspira de plusieurs plans similaires mis en place en Israël et dans divers pays d’Amérique latine où les hausses du taux d’inflation échappaient à tout contrôle et déstabilisaient les institutions politiques. En particulier, on observa de près le fonctionnement du plan anti-inflationniste de l’Argentine, dont les résultats positifs eurent des incidences électorales qui facilitèrent la modification de la Constitution du pays afin de rendre possible la réélection de Carlos Menem à la présidence de la République.

Entré en vigueur en juillet 1994, trois mois avant le scrutin présidentiel, le plan Real entraîna le remplacement de la totalité des billets de banque en circulation par la nouvelle monnaie, le “real”, et engendra d’importants changements. Faisant aussitôt tomber le taux mensuel de l’inflation de 50 à 5 p. 100, puis à des taux encore inférieurs, ce plan fut très bien accueilli par la population, et porta en tête des sondages Fernando Henrique Cardoso, au détriment de Luis Ignacio da Silva, dit “Lula”, candidat de l’Alliance de gauche, composée par le Parti des travailleurs (P.T.), le Parti socialiste brésilien (P.S.B.) et des partis d’extrême gauche. De fait, depuis les manifestations populaires et le procès ayant abouti à la démission de Fernando Collor, le leader du P.T., candidat malheureux au second tour de l’élection présidentielle de 1989, apparaissait régulièrement comme favori dans les pronostics. Nommé ministre entre-temps, Fernando Henrique Cardoso réussit en quelques mois à donner des assises solides au gouvernement indécis du président Itamar Franco, mais aussi à arrêter la hausse des prix, insufflant un nouvel optimisme à toutes les couches de la population: le plan Real fut, en effet, approuvé par les quatre cinquièmes des citoyens, y compris par la majorité (65 p. 100) des électeurs de Lula. La popularité du plan Real fut encore amplifiée par la publicité tapageuse faite autour de la nouvelle monnaie et du candidat Fernando Henrique Cardoso par les chaînes de télévision, et en particulier par Rede Globo, instrument de l’élection de Fernando Collor en 1989.

L’arrivée de Cardoso à la présidence de la République fut confortée par la percée électorale de son parti au niveau national, et en particulier dans les trois États les plus développés de la Fédération, São Paulo, Rio de Janeiro et Minas Gerais, désormais administrés par des gouverneurs appartenant au P.S.D.B. Bien qu’il ait réussi à faire élire quarante-neuf députés fédéraux (9,5 p. 100 des représentants de la Chambre), les gouverneurs du District fédéral (Brasília) et de l’État d’Espírito Santo, et qu’il dispose désormais de cinq sénateurs combatifs (6 p. 100 du Sénat), dont Benedita da Silva, représentante du Mouvement noir et de l’électorat habitant dans les bidonvilles de Rio de Janeiro, le P.T. a subi un grave revers. Une partie de ses dirigeants, dont Lula, décida, dès lors, d’abandonner provisoirement les joutes électorales pour militer dans les mouvements associatifs et les organisations syndicales. De leur côté, les élus du parti paraissent contraints de s’engager sur la longue route qui est celle de la stratégie électorale dans le système présidentiel et fédératif brésilien: la conquête des grandes villes et des postes de gouverneur des États importants de la Fédération doit précéder, ou du moins accompagner, la candidature du leader du parti à la présidence de la République.

Sans opposition parlementaire à gauche, fort de ses alliés au centre et à droite, Fernando Henrique Cardoso prend déjà des dispositions pour se faire réélire en 1998. En réalité, en dépit des périodes autoritaires que le pays a connues au XXe siècle, la réélection des tenants des mandats exécutifs (maires, gouverneurs et président de la République) ne fait pas partie de la tradition politique brésilienne. Cependant, la Chambre des députés examine une proposition de loi constitutionnelle devant permettre au président de la République, aux maires et aux gouverneurs d’être à nouveau candidats en 1998.

Les acquis et les doutes de la lutte contre l’inflation

Au cours des trois dernières années, les taux d’intérêt brésiliens ont été les plus élevés du monde: en juin 1994, les taux d’intérêt réels (déduction faite de l’inflation) atteignirent 42 p. 100 l’an. Pour endiguer les tendances inflationnistes et pour pouvoir placer les titres de la dette publique, le gouvernement maintient les taux d’intérêt à des niveaux très élevés. À la fin de 1995, ils atteignaient encore 40 p. 100 l’an, contre 6,33 p. 100 aux États-Unis. De tels taux attirent des capitaux étrangers volatils et menacent, à moyen terme, les finances publiques. D’ores et déjà, la combinaison des taux d’intérêt élevés et des taux d’inflation réduits met à mal plusieurs secteurs de l’économie, en particulier le secteur bancaire. Auparavant, des avoirs déposés sur de petits comptes non rémunérés, les délais entre les transferts de sommes d’un compte à l’autre permettaient aux banques de disposer, à moindres frais, de sommes importantes pour les prêts à très court terme: 26 p. 100 du bénéfice total de 35 milliards de dollars encaissé en 1993 par les banques les plus importantes du pays provenaient ainsi de ces “gains inflationnistes”. Dans ces circonstances, le nombre de banques brésiliennes est passé de cent onze en 1989, quand débute l’accélération de l’inflation, à deux cent cinquante-neuf en 1994. Entre-temps, le taux mensuel de l’inflation, proche de 50 p. 100 en juin 1994, avant la mise en œuvre du plan Real, est tombé, un an après, à 1,9 p. 100. Pour 1995, on estimait à l’automne que le taux annuel serait proche de 18 p. 100. Privées du gain facile que procuraient les prêts à court terme lorsque l’inflation était élevée, nombre de banques se trouvent en difficulté. Le gouvernement a déjà fermé treize d’entre elles et en a placé plusieurs autres sous le contrôle de la Banque centrale. Un sérieux différend éclata entre le président de la République et le principal parti de sa base parlementaire, le P.F.L., lorsque fut décrétée l’intervention des autorités fédérales dans une banque privée de Bahia, le Banco Económico, soutenue par les dirigeants du P.F.L. Un autre contentieux concerne une banque publique, Banespa, propriété de l’État de São Paulo, dont le gouverneur, Mario Covas, appartient au parti de Cardoso, le P.S.D.B.

Désireux de réduire le déficit des finances publiques, le gouvernement a mis en chantier une réforme du statut de la fonction publique qui prévoit des mesures pouvant faciliter la démission des fonctionnaires. Le nombre de ces derniers est évalué à 7,5 millions de personnes, des actifs et des retraités rattachés au gouvernement fédéral, à l’administration des États et à celle des municipes. En termes relatifs, ce nombre ne paraît pas élevé, puisqu’il correspond à 12,5 p. 100 de la population économiquement active, alors qu’aux États-Unis ce contingent atteint 15,5 p. 100 et au Royaume-Uni 21 p. 100. La plupart des fonctionnaires en activité, soit 3,2 millions de personnes, appartiennent à la sphère municipale. Avec la nouvelle loi, qui permet la démission de catégories auparavant protégées par la garantie de l’emploi public, le gouvernement compte pouvoir licencier entre 250 000 et 1 million de fonctionnaires dans les trois sphères administratives.

Les mesures anti-inflationnistes comportent un autre volet dont les implications pour l’emploi sont plus graves: la réduction rapide des taxes à l’importation. Favorable aux consommateurs dans un premier temps, cette mesure peut néanmoins accélérer la disparition d’emplois dans les entreprises industrielles. D’autant que celles-ci pâtissent des mesures de restriction du crédit aux consommateurs et des taux d’intérêt élevés. Par ailleurs, la valorisation du real par rapport aux devises étrangères pénalise les entreprises exportatrices. Ainsi, dans le seul État de São Paulo, près de deux cent mille emplois ont été supprimés dans l’industrie au second semestre de 1995.

Le secteur agricole subit lui aussi les contrecoups de la hausse des taux d’intérêt. Pour 1996, les experts prévoient une réduction de la surface cultivée qui doit entraîner une chute de 10 p. 100 de la production agricole. On s’attend donc à une diminution corrélative de l’emploi dans les campagnes et les petites villes de la zone rurale.

L’arriération sociale des campagnes

Malgré les discussions engagées dès l’abolition de l’esclavage, en 1888, en dépit des dizaines d’études et des projets de loi très élaborés, le Brésil n’a jamais entrepris une véritable réforme agraire. Cela est dû, entre autres raisons, au poids politique des latifundiaires. Parmi les 594 parlementaires – 513 députés et 81 sénateurs – qui siègent au Congrès, 18 p. 100 sont directement liés aux intérêts des grands propriétaires terriens. Ce pourcentage serait encore plus élevé si l’on y incluait les représentants des groupes économiques proches des parlementaires latifundiaires. Forts de leur influence, ces élus forment une minorité de blocage efficace contre toute initiative réformiste concernant la zone rurale. Peu respectueux de la législation sur le travail rural, mauvais contribuables – 85 p. 100 de l’impôt sur les terres improductives est l’objet de fraudes et reste impayé –, les grands propriétaires ruraux aggravent la situation sociale du pays. À chaque avancée de la législation sociale, ils trouvent des moyens pour contourner la loi et rendre encore plus précaire le statut des travailleurs ruraux. Lorsque les syndicats paysans en vinrent à présenter des attestations de domicile, afin de prouver que certains tenanciers résidaient et travaillaient sans contrat depuis des décennies dans des grandes fermes et ne pouvaient donc être licenciés sans les indemnités prévues par la loi, les propriétaires trouvèrent rapidement la parade: des dizaines de milliers de petites maisons servant de logement à ces tenanciers furent détruites à l’intérieur des fermes, surtout dans la région du Nordeste. Dans la plupart des cas, les familles paysannes ont dû alors déménager et s’installer dans des petites villes où elles occupent des habitations de fortune et d’où elles repartent, chaque matin, avec les moyens du bord pour aller travailler dans les fermes.

La situation est critique dans les cent soixante campements provisoires installés le long des routes nationales et où vivent, dans des conditions précaires, 30 000 familles de paysans et de petits fermiers sans terre. Dans tout le pays, 4 millions de familles espèrent devenir propriétaires d’un lopin de terre dans le cadre du programme de réforme agraire annoncé à grand renfort de propagande par le gouvernement fédéral. Cependant, alors qu’il prévoyait d’établir 40 000 familles au cours de l’année 1995, le gouvernement n’a octroyé des titres de propriété qu’à un peu plus de la moitié d’entre elles. Lassés des promesses, des syndicats paysans, souvent appuyés par des évêques et les communautés catholiques de base, procèdent à l’occupation de terres appartenant à l’État ou de grandes fermes privées non cultivées. Dans la région amazonienne, des chocs meurtriers ont eu lieu entre les occupants et des tueurs à gages ou des services de police à la solde des grands propriétaires. Dans le même temps, des points de tension surgissent dans la zone rurale de l’État de São Paulo.

Confronté à cette crise sociale, le gouvernement mise sur les retombées de la croissance économique. Le plan quadriennal présenté par le président Cardoso prévoit un taux moyen annuel de croissance de 4,7 p. 100, lequel devra porter le produit intérieur brut brésilien de 531 milliards de dollars en 1995 à 688 milliards de dollars en 1999. Cependant, pour les spécialistes, ce taux de croissance est insuffisant pour garantir des emplois aux chômeurs actuels et aux nouvelles générations arrivant sur le marché du travail. Dès lors, on doit s’attendre à un accroissement du chômage et de l’économie informelle dans le pays.

L’extension de l’économie informelle

Le recensement de 1991 a confirmé les enquêtes démographiques antérieures: les villes moyennes croissent plutôt fortement, alors que les métropoles voient leur importance relative décliner; la plupart des pauvres se retrouvent dans les zones d’exclusion sociale des métropoles et dans les campagnes des États les plus démunis de la Fédération. D’après les estimations les plus modérées, environ 16 millions de personnes, le dixième de la population du pays, vivent dans une situation de misère absolue. C’est-à-dire qu’elles appartiennent à des familles dont les revenus sont entièrement consacrés à l’alimentation et qui, malgré cela, souffrent de sous-nutrition. Les autres familles pauvres réussissent à échapper à la misère grâce au travail de leurs enfants et aux emplois précaires obtenus dans les différents secteurs de l’économie informelle. La moitié des 60 millions d’habitants qui composent la population économiquement active travaille au noir dans les villes et dans les campagnes: artisanat domestique, vente ambulante, divers services en milieu urbain et rural. C’est aussi dans ce secteur économique que sont employés 7,5 millions d’enfants et d’adolescents ayant moins de dix-huit ans, lesquels occupent 11,6 p. 100 des emplois disponibles dans le pays.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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